Publié le 17/03/2011
Bertrand Méheust - '' Les Miracles de l’Esprit ''
Bertrand Méheust fait figure d’exception dans la famille des intellectuels français.
Ancien professeur de philosophie, sociologue, membre du comité directeur de l’Institut Métapsychique International (IMI), l’homme, libre et indépendant, aime marcher sur les bords du réel, à la lisière du possible.
Depuis une trentaine d’années, il réfléchit sur tout ce qui a trait à la parapsychologie et aux problèmes connexes. Mais il s’est surtout fait connaître par un essai écologique publié, il y a deux ans, La politique de l’Oxymore.
Son moteur : se frotter aux pratiques métapsychiques en remontant les couloirs du temps, avec son regard pénétrant d’historien et d’épistémologue.
Peu sensible à l’ostracisme ou à l’ironie qu’il rencontre ici et là, et même plutôt, semble-t-il, amusé par ces réactions, ce chercheur, considéré comme l’un des meilleurs experts en la matière, poursuit sa route avec humilité et précise sa réflexion, en toute sérénité.
Son dernier livre, ''Les Miracles de l’Esprit, qu'est-ce que les voyants peuvent nous apprendre'', nous invite, à partir de l’observation des expériences psychiques, à déambuler dans les arcanes de la mémoire.
Bertrand Méheust pose, au début de son livre, un constat : l’important n’est plus de prouver l’existence des phénomènes paranormaux car les faits sont déjà là, sous nos yeux, suffisamment attestés. Non, ce qui semble aujourd’hui particulièrement intéressant, c’est de comprendre ce que ces faits peuvent nous apprendre sur la mémoire considérée comme une faculté qui engloberait le passé, le présent et le futur.
Ainsi conçue, la mémoire déborderait les limites que notre société assigne à l’individu. Les voyants, les clairvoyants, les télépathes, bref les personnes douées de facultés extrasensorielles y auraient accès. Ce livre sème le trouble, jette un pavé dans la mare et met à mal nos repères d’Occidentaux.
Besoin de Savoir s’est entretenu avec Bertrand Méheust, qui enfonce les portes, sans faire de bruit.
Vous êtes un intellectuel reconnu, spécialiste de la parapsychologie depuis une vingtaine d’années. Comment a évolué votre intérêt pour la question du paranormal ?
Bertrand Méheust : Si on prend en compte ma période ufologique, cela fait plus d’une trentaine d’années que je laboure ces sujets. Je n’ai pas honte de le dire, j’ai commencé par m’intéresser aux ovnis, qui ont été mon école, et d’ailleurs j’ai toujours un œil sur cette question.
Puis, au début des années quatre-vingt, j’ai entrepris une thèse sur le mesmérisme, ce qui m’a conduit à la parapsychologie stricto sensu. Au plan professionnel, j’étais professeur de philosophie dans le secondaire. Je suis maintenant retraité, et depuis cette année, je donne des cours à l’université de Lausanne. Donc, je suis devenu un peu universitaire, mais après avoir pris ma retraite ! Ce détail est important : un universitaire ne peut pas s’intéresser ouvertement à la parapsychologie sans être ostracisé… J’entends par « ouvertement » : se pencher aussi sur la réalité des faits.
Pour des raisons personnelles, je m’intéresse donc à tout ce qui peut remettre en cause notre conception du réel, aux faits qui ont une portée épistémologique particulière.
J’ai réalisé une thèse à l’université de Paris I, qui portait sur le mesmérisme, c’est-à-dire le magnétisme animal (un courant de pensée datant du XVIIIe siècle qui prétend que les êtres et les choses baignent dans un fluide commun). Elle a été publié en 1999, en deux tomes sous le titre Somnambulisme et Médiumnité.
À l’origine, il s’agissait d’une thèse de philosophie que j’ai transformé, sur le tard, en thèse de sociologie.Ce choix a été judicieux, car la question du mesmérisme a introduit un conflit dans la culture, entre des visions du monde totalement opposées, qui « s’entretuaient » sur la question du bornage des facultés humaines…
Donc, mon travail a débouché sur l’étude des conflits épistémologiques. Je m’intéresse maintenant beaucoup aux conflits sociaux, mais à l’origine, je m’intéressais surtout aux conflits d’idées…
Un travail dans l’ombre
Bertrand Méheust : Au départ, mon projet n’était pas d’étudier les phénomènes paranormaux mais les conflits qu’ils avaient déclenchés dans la société. Mais je me suis vite aperçu que si je traitais la question à la manière des universitaires, c'est-à-dire en me « lavant les mains » de la réalité des phénomènes en question, je resterais dans une sorte de rhétorique creuse.
On ne peut pas aborder sérieusement la parapsychologie sans creuser ce sillon. Il est donc indispensable de mettre en lumière la réalité des phénomènes paranormaux, au moins, à titre d’hypothèse.
Je me suis donc spécialisé dans ce domaine, en devenant un historien de la métapsychique. Puis, progressivement, je me suis penché sur une question : quels sont les modes de fonctionnement et les implications de ces phénomènes ?
Pendant très longtemps, je suis resté inconnu du grand public et des universitaires, mais il se trouve qu’il y deux ans, j’ai fait une incursion dans le domaine de l’écologie avec un livre, ''La politique de l’Oxymore'', qui a connu un succès imprévu.
Du coup, on a découvert mon existence et mon dernier livre, ''Les Miracles de l’Esprit'', commence à se vendre… Il y a l’effet de médiatisation, c’est évident, mais je crois aussi que nous sommes dans une société où toutes nos anciennes certitudes sont en train de se désagréger. Une conjoncture favorable s’instaure actuellement pour aborder ces questions.
Votre livre ''Les Miracles de l’Esprit'' n’a pas vocation de démontrer l’existence des phénomènes paranormaux, même si vous consacrez un chapitre à quelques grandes figures du voyage magnétique. Quel est alors le but de cet ouvrage ?
Bertrand Méheust : J’estime qu’il y a suffisamment de documents, de faits attestés, pour que nous puissions au moins poser l’hypothèse fondée de la réalité de ces phénomènes dits paranormaux. Nous pouvons ainsi nous détourner de ce problème, et nous concentrer sur l’étude des processus, pour eux-mêmes.
Dans ce livre, je reviens sur le parcours de grands clairvoyants comme Alexis Didier, le fameux « somnambule magnétique » que l’on pourrait décrire comme un remote-viewer du XIXe siècle (mais plus exactement ce sont les remote-viewers qui sont les somnambules magnétiques d’aujourd’hui !) Mais je reviens sur Alexis et les autres surtout pour illustrer les processus qui se déroulent pendant les séances.
En 2003, j’ai publié aux Empêcheurs de Penser en Rond un livre sur ce clairvoyant exceptionnel : Un voyant prodigieux, Alexis Didier (1826-1886). Cet ouvrage s’est vendu à 1 000 exemplaires en 8 ans, mais je considère que c’est mon meilleur livre ! (rires)
Je suis revenu sur ces clairvoyants comme Leonor Piper, Ingo Swann, Joseph MacMoneagle ou plus récemment, Maud Kristen, pour deux raisons : certains restent méconnus, et ils servent de base, de support à notre réflexion.
Dans une première partie du livre, je voulais montrer comment procède un somnambule, un médium ou un clairvoyant pour « accrocher » sa cible, quels sont les processus mentaux qui se déploient.
J’ai comparé les processus qui se déroulent dans leur esprit. On s’aperçoit, au final, que ces processus sont voisins, voire identiques. Il y aurait ainsi comme une structure anthropologique que je m’attache à dégager, à mettre en lumière.


Bertrand Méheust, auteur du livre ''Les miracles de l'esprit, qu'est-ce que les voyants peuvent nous apprendre ?'' publié en janvier 2011 aux éditions ''Les Empêcheurs de Penser en Rond''
La métagnomie : la faculté d’hyper-connaître
Je ne cherche pas à percer le secret de la voyance. De toute manière, je ne m’en sentirais pas capable !Ce qui m’intéresse surtout, c’est ce qu’elle nous dit sur l’être humain et certains aspects de son histoire culturelle.
Je profite de cette occasion pour préciser que je préfère éviter le terme de « voyance ».
À partir du moment où les médias se sont emparés d’un concept, il faut l’éviter…Pour ma part, je préfère employer le terme de « métagnomie », que j’ai emprunté au Docteur Osty, le chercheur sans doute le plus fécond de la métapsychique des années trente. La métagnomie regroupe toutes les facultés paranormales cognitives : la clairvoyance, la télépathie et la précognition. Elle correspond à ce que l’on appelle aussi de nos jours le « Psi intellectuel ».
Ce terme est méconnu, et cela empêche que l’on y projette les préjugés et les fausses idées. La parapsychologie doit sans cesse renommer ses concepts et son vocabulaire afin d’éviter les projections de notre imaginaire !
Dans ''Les Miracles de l’Esprit'', j’ai voulu examiner sous un angle différent certains aspects de notre histoire culturelle, comme la question des oracles, de la magie, des reliques. En toile de fond de ma réflexion, il y a cette idée qui peut déranger : la métagnomie, cette faculté « d’hyper-connaître », serait une fonction étendue de la mémoire.
En effet, la thèse centrale de mon livre porte sur la mémoire, sur sa nature, son essence. Il y a plusieurs niveaux de lecture mais l’idée à retenir est vraiment celle-ci.
Vous dites effectivement que l’intérêt de la voyance est « de savoir ce qu’elle peut nous apprendre sur la mémoire ». Vous utilisez notamment le concept de « métamémoire ». Pouvez-vous préciser votre pensée ?
Bertrand Méheust : J’aurais pu effectivement appeler mon livre « Métamémoire », de manière à faire allusion au fameux concept freudien de « métapsychologie », que je détourne vers autre chose. Pour comprendre ce concept, il faut établir une comparaison avec notre société actuelle, avec nos conceptions actuelles.
Aujourd’hui, nous concevons la mémoire comme une faculté individuelle, qui porte sur notre passé personnel, sur nos souvenirs de vie. Cette conception est le reflet de notre vision individualiste.
À l’opposé, à l’époque de la Grèce archaïque, la mémoire était une fonction en dehors du temps, qui surplombait toutes les activités mentales. Elle était divinisée, sous le nom de Mnémosyne. C’était une fonction qui englobait naturellement le passé, le présent et le futur. Elle était non locale, sans trace, ni support sensoriel.
Cette « métamémoire » que j’évoque dans mon livre serait ainsi une dimension supra individuelle et non locale à laquelle les voyants auraient accès. Évidemment, les historiens comme Vernant pensent que cette conception est à jamais révolue.
Pour ma part, je dis qu’elle n’est ni révolue ni résolue ! (sourires) En effet, les faits sont là : il y aurait bien une faculté qui permettrait de connaître le passé, le présent ou le futur.
Si mes vues sont exactes, au cœur de la conception antique, il y aurait bien un noyau de vérité. On pourrait ainsi se « souvenir » d’un événement qui n’a pas encore eu lieu… Mais attention : je ne dis pas pour autant que cette métamémoire - cette grande mémoire - est d’essence divine. Je me situe dans la perspective des sciences. Il s’agit de « naturaliser » une dimension qui a appartenu jadis à la théologie.
En quoi la thèse de la « métamémoire », si elle était fondée, pourrait-elle faire vaciller notre vision du monde ?
Bertrand Méheust : S’il y a une once de vérité dans ce que j’avance, cela peut entraîner des conséquences en cascade ! Tous nos rapports au temps, à l’individualité en seraient bousculés. Nos repères seraient ébranlés. Notre vision du monde vacillerait.
Pour l’instant, ces idées ne sont pas sorties d’un petit noyau de spécialistes et je me demande ce que cela pourrait engendrer si elles se vulgarisaient. Mais le danger de vulgarisation de ces idées est assez limité. Une fois que nous avons touché un public restreint, intéressé par ces questions sur la parapsychologie, cela s’arrête. Du moins, jusqu’à présent, les choses se sont passées comme cela.
Ces réflexions, ces interrogations ne traversent pas certains murs de notre société. J’ai l’habitude, j’ai toujours mené mes réflexions et mes travaux dans une sorte de maquis.
Je ne suis pas un prosélyte. Je tente simplement d’analyser un concept que j’estime être proche du vrai et d’examiner certaines de ses conséquences. Ce qui m’intéresse, c’est d’approcher la nature de l’esprit, d’essayer de comprendre les mécanismes, et les rouages de notre monde.
À la fin de votre livre sont cités les différents centres de recherche en parapsychologie. Ces unités de pointe, se développent un peu partout en Europe… sauf en France. Pourquoi cette exception française ?
Bertrand Méheust : Il y a là un grand paradoxe. Il faut en effet rappeler que les sciences psychiques sont nées en France avec le mesmérisme.
Ensuite, elles ont passé en Angleterre vers 1840, puis elles sont revenues dans notre pays, sous la forme de la métapsychique, après la guerre de 1914.
Il y a eu, rappelons-le, une grande époque de fécondité de la métapsychique jusqu’à la Seconde guerre mondiale. La société est ensuite partie sur d’autres sujets. Cela a été le triomphe, par exemple, de la psychanalyse, du structuralisme….
Alors, oui c’est vrai : La France a été la matrice des sciences psychiques puis à partir de 1940, elle s’est fermée, avec obstination à la parapsychologie, comme si elle avait senti une menace. C’est frappant.
Quelles sont les raisons de ce refus ?
On pourrait citer la responsabilité des médias, la tradition rationaliste française, la lâcheté de notre monde intellectuel, son souci obsessionnel de la Distinction.
Tout cela est difficile à cerner mais nous avons l’impression que tout a été mis en place pour que l’intérêt pour ces questions ne se renouvelle pas. Mais les choses évoluent. Nous ne maîtrisons pas tout.
Quels sont les problèmes que rencontre aujourd’hui, la recherche scientifique en parapsychologie ?
Bertrand Méheust : À mon avis, le problème majeur de la parapsychologie réside moins dans les critiques externes, que dans les conflits internes !
Dans la famille des sciences psychiques, qui réunit l’exploration rationnelle des phénomènes paranormaux, il y a deux courants : une branche française et une branche anglo-saxonne. Pour aller vite, la branche française de la métapsychique consiste en une approche qualitative conduite sur des sujets doués, comme Alexis Didier.
La branche anglo-saxonne, elle, est différente, elle se traduit par une approche quantitative des faits. C’est un effort pour créer une psychologie de laboratoire. On y objective avec une précision implacable de minuscules phénomènes.
Par exemple, on va vous prouver sans que vous puissiez échapper à cette conclusion que le corps « connaît » une information avant que l’esprit n’en soit informé, mais cette précognition va porter sur une durée de deux secondes, et ainsi de suite. Mais pour « faire science, on va se garder d’évoquer les grands métagnomes qui obtiennent des phénomènes beaucoup plus frappants.
Je pense qu’il faut un équilibre entre ces deux approches, qui sont toutes les deux indispensables. Il faudrait aboutir à une combinaison intelligente, à une certaine complémentarité entre les différentes façons d’étudier les phénomènes. Mais l’hégémonie culturelle anglo-saxonne fait qu’il y a une domination de l’approche quantitative. De ce fait, l’hyper-scientisme tend à envahir la parapsychologie.
C’est là, à mon sens- et non chez les zététiciens, qui sont des enfants de chœur - que réside le danger principal qui menace la parapsychologie : qu’elle soit rongée de l’intérieur par l’idéologie dominante !
Bertrand Méheust - Livres : ''Les Miracles de l’Esprit, qu'est-ce que les voyants peuvent nous apprendre'' aux éditions ''Les Empêcheurs de Penser en Rond'' (2011). ''La politique de l'oxymore'' Ed. Les Empêcheurs de Penser en Rond (2009). ''Histoires paranormales du Titanic'' - Éditions J'ai lu, coll. Aventure Secrète (2006). ''100 Mots pour comprendre la voyance'' - Ed. Les Empêcheurs de Penser en Rond, (2005). Devenez Savants : découvrez les sorciers, lettre à Georges Charpak aux éditions Dervy (2004). ''Un voyant prodigieux : Alexis Didier'' - Empêcheurs de penser en rond (2003). ''Somnambulisme et médiumnité Tome I & II'' - Empêcheurs de penser en rond (1999).




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