Publié le 17/11/2011
Dominique Camus, ethnologue - Enquête sur le monde de la voyance
Ethnologue, sociologue, historien, anthropologue, chercheur et ancien enseignant, Dominique Camus, est un expert en matière de croyances populaires et de pratiques magico-religieuses.
Devins, sourciers, et guérisseurs n’ont pas de secrets pour lui.
L’homme a partagé durant une trentaine d’années, des tranches de vie de centaines de voyants. Il a observé, analysé avec minutie, ce monde magique, peuplé d’hommes et de femmes, porteurs « du don ».
Auteur de nombreux articles et d’une vingtaine d’ouvrages dont « Voyage au pays du magique, enquête sur les voyants, guérisseurs, sorciers… », publié aux éditions Dervy, Dominique Camus a apporté sa pierre à la connaissance d’un monde méconnu et parfois caricaturé.
Ce chercheur respectueux nous livre quelques-unes de ses observations.
Vous avez consacré une partie de votre vie à étudier les liés à la magie, à l’étrange. Pourquoi un tel intérêt ?
Dominique Camus : Mon domaine de recherche couvre les thérapies alternatives à la médecine officielle, qui reposent sur l’usage de dons. Nous sommes dans le domaine du magique, « le don » étant le mot-clé.
La voyance m’intéresse en ce sens que nous avons affaire à des gens qui ont le pouvoir de diagnostiquer les choses, et en l’occurrence, les maladies.
Mon travail ne s’est cependant pas résumé à décortiquer les voyances centrées sur le domaine de la santé.
Mon étude sur la voyance a démarré ainsi.
La voyance : Un thème peu exploré
Dominique Camus : Il y a des années, j’habitais les côtes d’Armor, en Bretagne. Mon voisin « passait le feu ». Je l’ai vu faire. Et j’ai voulu en savoir plus. Quand j’ai commencé à chercher de la documentation sur le sujet, il n’y avait rien du tout ou presque !
Mon envie d’étudier le monde de la voyance est venue de ce constat : voyants, radiesthésistes, guérisseurs ont existé depuis la nuit des temps, mais peu d’études, de recherches ont été menées sur ces personnes à part.
Pour être tout à fait exact, des faits ont bien été mentionnés dans les écrits des folkloristes du XIXe siècle, sous l’appellation « Superstitions et recettes de grand-mère ». On en a aussi découvert des témoignages datant du milieu du XVe, du XVIe et du XVIIe siècle. C’était l’époque des procès en sorcellerie.
La croyance dans le fait que certains avaient des « dons » a été rapportée. Mais les écrits s’arrêtent là.
J’ai voulu compenser ce vide. Il était intéressant de mener l’enquête sur ce milieu secret, qui met notre imaginaire en ébullition.
J’ai commencé mon travail de chercheur dès les années 70, et je ne me suis finalement jamais vraiment arrêté.
Parlons du monde de la voyance. Comment avez-vous mené votre enquête ? Qui avez-vous rencontré ?
Dominique Camus : Je suis ethnologue donc j’ai entrepris une enquête de terrain. Tout ce dont je parle, j’en ai été témoin, de A à Z.
Je pratique l’ethnologie dans ma région, la Bretagne. Cela veut dire que je travaille où les gens me connaissent. Ainsi, mes interlocuteurs peuvent me faire confiance. Je ne suis pas susceptible de m’échapper une fois le recueil d’informations terminé.
Lorsque j’ai démarré mon enquête sur les voyants, dans les années 70, j’ai dû me faire accepter par des personnes qui, soyons réalistes, n’ont aucune raison de parler à un universitaire ! La confiance s’est tissée au fil des moments partagés. Elle est devenue totale. Ils savaient que je ne les trahirai pas.
La plupart des voyants que j’ai rencontrés, étaient bien intégrés dans leur région, dans leur ville
À l’époque, deux familles de voyants se distinguaient clairement : Il y avait les voyants médiatiques (qui ont surtout marqué les années 80), haut en couleur. Ces derniers avaient tendance à en rajouter toujours un peu. Et nous avions les autres, les voyants discrets, qui menaient leur vie, tranquillement, sans faire de bruit.
Dans les années 90, la voyance a commencé à changer de visage.
La première à avoir conduit cette évolution, fut Maud Kristen. Ce medium est revenu à une thématique qui faisait flore à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. En résumé, les voyants étaient de plus en plus nombreux à dire : « Nous n’avons pas de don, car tout le monde possède ces facultés extrasensorielles. Nous avons seulement réveillé et développé nos capacités ».
En invitant les scientifiques à étudier leur don, les voyants se sont éloignés du magique, du mystérieux. L’image de la voyance a encore évolué au cours de ces dernières années.
Les voyants souhaitent être accessibles, un peu comme tout le monde...
Nous rencontrons ainsi aujourd’hui des voyantes qui sont mères de famille, qui véhiculent une image rassurante. On met en avant le côté « normal » du paranormal. Par contre, soulignons que ces mêmes voyants ne demandent plus vraiment aux scientifiques de se pencher sur leur cas. La voyance change au fil du temps.
Que pouvez-vous nous dire sur ces voyants ?
Dominique Camus : Il faut être clair : nous sommes bel et bien dans le domaine du magique, du « don ». Je fais toujours la distinction entre celui-ci et la science. Car est reconnu scientifique celui qui peut montrer qu’il a reçu un enseignement non personnalisé, délivré de la même façon pour tous et dans les mêmes lieux : cela s’appelle l’école secondaire, l’enseignement supérieur…etc.
En parallèle à ces individus, qui constituent la majorité de la population, nous admettons qu’il existe quelques personnes qui ont un « don », c'est-à-dire une capacité à faire.
Ce don, il faut lui donner un contenu. Et chez les voyants, ce contenu n’est pas du tout stable. La faculté de voyance est très liée à la propre vie du devin.
On peut voir que le don s’amoindrit, s’éteint, puis réapparaît au cours d’une vie. On peut alors se poser des questions face à des gens qui font de la voyance non-stop. Cela paraît peu plausible.

Dominique Camus, auteur de ''Voyage au pays du magique. enquêtes sur les voyants, guérisseurs, sorciers...'' , réédité chez Dervy en 2011;
Les symptômes de la voyance
Dominique Camus : À un moment de leur existence, les voyants se rendent bien compte qu’ils ne sont pas comme les autres.
Nous trouvons des points communs entre ces différentes personnes.
Certaines éprouvent des symptômes physiologiques qui vont leur perturber la vie : elles ressentent les souffrances d’autrui, elles ont des émotions étranges lorsqu’elles se retrouvent dans la foule, ou dans certains lieux….
À travers ces symptômes physiques, un don se manifeste subrepticement. Toute la difficulté est là : comment savoir que ce que l’on éprouve, est un signe du don ?
Le don est pathogène tant qu’il n’est pas compris et intégré. Une fois, que ces personnes prennent conscience de cette présence du don en elles, qu’elles l’acceptent et le mettent en pratique, elles deviennent alors bien portantes.
D‘autres voyants en herbe ressentent les choses différemment. Ils voient des scènes animées en couleur, en noir et blanc, ils ont des hallucinations auditives, ils sentent des odeurs absentes de notre réalité. Souvent, ces personnes font partie de la famille des mediums.
En général, ils éprouvent ces sensations fortes suite à des périodes de grand stress, après des moments clés de leur vie.
À l’heure actuelle, je peux vous dire qu’il existe à peine 3 000 voyants déclarés, alors qu’ils sont des milliers dans notre pays…
Quelle est l’image du voyant aujourd’hui ?
Dominique Camus : Les voyants ont l’habitude de « se faire frotter les oreilles » dès qu’ils apparaissent, la presse se moque souvent d’eux, les scientifiques ne leur portent pas d’intérêt particulier.
Les voyants ont lâché prise sur ces aspects négatifs. Par contre, ils s’attachent à donner une image rassurante. Ils disent qu’ils ont des dons, mais ils ne focalisent pas l’attention sur ce point. Ils se sont donné un rôle social, ils proposent un service.
Dans le sillon des cafés-littéraires, des cafés et des restaurants branchés accueillent les voyants. Et c’est un vrai succès ! Les clients viennent tel ou tel soir dans l’établissement en question, car ils savent qu’ils pourront bénéficier d’une petite consultation. Il y a un côté ludique même si en filigrane, l’attente du consultant est réelle.
Notons également la démocratisation des salons de la voyance. Il y a encore vingt ans, nous avions seulement deux ou trois salons de la voyance (dont Parapsy) en France… Aujourd’hui, toutes les grandes villes ont leur salon de la voyance.
Nous sommes à l’époque post-new age. La voyance est entrée dans le domaine du bien-être. Notons à ce propos que nous trouvons des voyants, à des salons dédiés au zen et au bio.
Le côté spectaculaire de la voyance s’est évaporé.
Que prédisent les voyants ?
Dominique Camus : Je pense que les voyants prédisent peu de chose, tout compte fait…(sourires)
Ils balisent les champs qui préoccupent leur client. Au final, ils permettent au consultant de faire un travail sur lui-même… C’est déjà beaucoup !
Le champ étant défini, le client le rétrécit et il trouve lui-même la bonne solution. Il ne s’en attribue pas le mérite. Il dira « mais oui, le voyant m’avait bien dit… ! »
Quelles sont les demandes des consultants ?
Il existe toujours un fort intérêt pour le sentiment amoureux.
Les 2/3 des consultants sont des femmes. Celles-ci s’intéressent avant tout au domaine sentimental. Les hommes, quant à eux, ont des questions plus directes.
Les femmes s’interrogent aussi sur la concorde familiale. Elles veulent savoir si chaque parent et enfant sont bien dans sa vie. Cela rejoint les mutations de notre société. Nous reprenons conscience de l’importance de la famille dans notre environnent instable.
Les demandes concernent également le travail, bien entendu.
Les jeunes poussent la porte des voyants
Dominique Camus : Fait de société à relever : les jeunes adultes vont désormais voir des voyants, sans tabou, pour des demandes professionnelles ou sentimentales. C’était encore rare, il y a une vingtaine d’années.
Nous avons aujourd’hui des consultants de 20/25 ans qui viennent poser la question : « Est-ce que je vais trouver un emploi ? » ou bien « Est-ce que je vais décrocher mon BTS ? »…
Cette génération internet s’en remet souvent à l’avis des voyants.
Le magique est très terre à terre - il l’a toujours été - et il s’inscrit dans les préoccupations des acteurs sociaux. C’est pour cela que cela fonctionne !
Le voyant n’a plus cette aura impressionnante et inquiétante. Il est devenu un conseiller de vie.
Quel est le rôle du voyant ? Comment travaille-t-il ?
Dominique Camus : Les voyants n’ont aucune fonction sociale, car ils n’influent pas sur la destinée de groupes. Ils ont un rôle individuel.
Les voyants accompagnent des gens dans une démarche en cours ou qui aura cours. Pensions aux transactions immobilières, aux achats et aux ventes de sociétés, aux recrutements…les consultants ont pris le pouls partout, auprès d’experts tels que des notaires, des banquiers…
Néanmoins, « quelqu’un » aura un avis supplémentaire à donner : c’est le voyant.
Ce dernier peut avoir accès à des informations auxquelles n’ont pas accès les autres interlocuteurs…
Le voyant donne le dernier avis. C’est alors un conseiller. Après - et là est le risque - cet avis peut être réinterprété par le client.
Rester objectif lors d’une consultation
Dominique Camus : Le consultant oublie souvent une chose : si la voyance fonctionne si bien, c’est parce qu’il n’a pas été muet, même quand il pense l’avoir été (le simple fait d’acquiescer informe le voyant).
De plus, la voyance inclut la faculté « d’après coup » : ex : « Ah oui, il m’avait dit….».
Lors de voyances de type sentimental, on est dans un taux de probabilité de 50%.
Si c’est un homme qui consulte, le voyant peut dire : « Je vois que celle qui vous intéresse, est blonde ou a les cheveux clairs. Elle n’est pas complètement brune… ». Nous sommes dans des taux de probabilité très élevés… Il ne faut pas perdre ceci de vue.
Il existe actuellement un débat à la mode (il est envoyé paradoxalement par les psychiatres). Celui-ci met en avant le fait que les voyants qui ont des flashs, qui se branchent sur le consultant, pratiquent seulement la transmission de pensée.
Tous ces exemples n’ont qu’un but : faire comprendre qu’il faut rester lucide et objectif, face au mécanisme de la voyance.
Tant que le client trouve son compte, tout va bien ! Mais n’oublions pas celles et ceux qui, fragiles, confrontés à de nombreux problèmes, se retrouvent sous l’emprise de voyants.
Le monde de la voyance se met toujours au diapason de notre société.
Elle utilise les techniques de communication. Le voyant est un communicant, il utilise internet, la télévision, la webcam, le téléphone. Le don fait fi de la distance.
Comment vivent les voyants ?
Dominique Camus : Nous retrouvons souvent les voyants professionnels dans les classes moyennes.
S’ils sont dans une stratégie d’ascension professionnelle (exemple : entrée dans le monde du show-biz, passage à la télévision…etc), ils vivent souvent dans une vraie solitude, ils n’ont pas de vie privée stable.
S’ils n’ont pas de « plan de carrière », les voyants ont souvent une vie comme tout le monde, avec femme et enfants.
De nombreux voyants en province font partie d’associations, ils sont intégrés à la communauté. Ils donnent une image rassurante.
La voyance : une chance ou un sacerdoce ?
Dominique Camus : En règle générale, les voyants qui sont installés professionnellement, vivent plutôt bien leur « don ». Ils ont d’ailleurs un discours assez convenu…
Ils disent souvent : « Je mets mon don au service des gens ». Mais ils oublient de préciser : « Comme toute peine mérite salaire, allons-y, car cette activité sera toujours plus lucrative que celle exercée dans le passé ».
Par contre, celles et ceux qui n’en font pas profession, ne vivent pas vraiment le don comme une chance… Le don occasionne de nombreux soucis. Il les perturbe. Parfois, il leur fait peur. De nombreux voyants se demandent jusqu’où cela peut les conduire… Ils s’enferment encore plus.
Je reçois d’ailleurs beaucoup de courriers de voyants qui me demandent des conseils, car ils sont inquiets. Ils ne savent pas comment gérer ce don qui est en eux. Ils ne savent pas qu’en faire, et quoi dire à celles et ceux qui les sollicitent occasionnellement.
Les dons existent, c’est un fait. Mais en tant que chercheur, je m’attache toujours à faire la part des choses. Il ne faut pas se laisser déborder par l’étonnement et l’émotion.
Dominique Camus, site Web officiel.
Livres : '' Voyage au pays du magique. enquêtes sur les voyants, guérisseurs, sorciers... '' '' Enquête sur les Hommes du Don : La maîtrise du destin'' . '' La sorcellerie en France du Moyen-âge à nos jours'' , éditions Dervy 2009. '' Pouvoirs Sorciers. Enquêtes sur les pratiques actuelles de sorcellerie'' . ''Paroles magiques, secrets de guérison'' . '' Les leveurs de maux aujourd'hui'' (Imago). ''Jeteurs de sorts et désenvoûteurs, tome 1,2,3'' (Flammarion). '' '' La sorcellerie en France aujourd'hui ''Ouest-France), '' L'univers des guérisseurs traditionnels : Panseurs de Secrets et conjureurs '', (Ouest-France), etc.
Voyance sur besoindesavoir.com
Crédits©Dominique Camus. Éditions Dervy.




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