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Publié le 30/01/2010

Anne Marchand, l'auteur de légendes & croyances en Seine Maritime raconte

Anne Marchand, l'auteur de légendes & croyances en Seine Maritime raconte

Quoi de mieux que d'aller à la rencontre des villageois pour écouter les histoires étranges restées dans les mémoires ? C'est la démarche adoptée par Anne Marchand pour regrouper, dans un ouvrage, les légendes et les croyances de 750 communes de Seine Maritime. Des histoires incroyables qui auraient pu être oubliées.  

Vous n'avez pas été initiée à l'ésotérisme, vous n'êtes ni voyante, ni guérisseuse. Il  faut pourtant bien un minimum d'attachement pour appréhender un tel sujet. Pourquoi cet intérêt ? 

Effectivement, je suis conteuse professionnelle et je suis une personne rationnelle.  J'ai toujours porté un regard curieux mais aussi tolérant sur les croyances et les histoires qui me fascinent. Ce travail m'a pris 10 ans. Je classais les légendes et les notes dans des archives au gré de mes rencontres et de mes découvertes. Face à cette somme de travail colossal j'en ai fait un livre.  

Vous avez visité des églises et des cimetières et eu accès à de nombreuses bibliothèques. C'est à la vice présidente de la société française de mythologies que cette seconde question s'adresse : les croyances se perdent-elles avec le temps ?

Non. Je crois que les croyances n'ont jamais disparues. La laïcité et la science ont voulu étouffer ce besoin de croyances, laissant entendre que tout cela était ridicule voire honteux. Qu'il fallait s'en cacher. Mais pour l'homme, le besoin de croire a toujours été aussi important que le besoin d'aller chasser pour se nourrir. On n'efface pas des millénaires de croyances, même les plus anciennes et les plus mythiques. Elles font partie de notre identité, de notre histoire. On le voit bien aujourd'hui : vouloir éradiquer des croyances, c'est leur donner la possibilité de les faire resurgir encore plus que jamais.

Parlons de ces collectages effectués sur le terrain. Quelles ont été les réactions des gens ? L'exercice n'a pas dû être facile. On ne parle pas aisément de " ces choses-là".

J'ai toujours eu un bon accueil. Lors de mes rencontres, je restais debout dehors ou assise sur un banc et les gens commençaient à me parler. " Venez on ne va pas discuter dehors " me disait-on parfois. Certains se défendaient de ce qu'ils me racontaient " tout cela ne sont que des histoires, on n'y croit pas ! " disaient-ils. Un jour je discutais avec une personne qui me parlait de la dame à la chaise; un fantôme qui proposait une chaise aux voyageurs des chemins de la forêt de Rouvray ; les gens étaient effrayés de voir cette dame blanche surgir de nulle part.  Après l'avoir écoutée, je l'ai invitée à venir dans la forêt avec moi afin de repérer le lieu, mais elle a refusé. " On ne sait jamais ! " m'a-t-elle répondu.

Vous soulignez ici des réactions contradictoires. En fait, c'est un dilemme pour beaucoup : faut-il croire ou pas aux fantômes et au diable ?

Ce qui est intéressant dans le travail réalisé, c'est que les gens qui me recevaient étaient parfois soulagés d'avoir parlé. Toutes ces histoires, ils les ont entendues par leurs parents, leurs grands-parents. Seulement ils avaient presque honte d'en parler. Je n'ai fait que libérer la parole en portant un regard bienveillant et en disant : " c'est dommage que cela se perdre. Il faut en faire quelque chose". Dans ce livre, chaque commune a aujourd'hui son histoire.  

  

Anne Marchand, l'auteur de légendes et de croyances en Seine Maritime

Le livre a remis en valeur les légendes et vous avez fait en sorte d'expliquer  que les croyances n'étaient pas ridicules, dites-vous. Qu'il ne faut pas avoir honte de sa propre culture. Justement quelles sont les croyances les plus ancrées aujourd'hui en Normandie ? 

Le rapport au diable et à la sorcellerie est toujours aussi présent. Les sorts jetés sur les personnes et les animaux n'ont pas disparu et les gestes associés non plus. J'ai été étonnée de voir qu'on continue de nouer les branches aux arbres, d'accrocher des linges ou de déposer des chaussures au pied d'un calvaire. Je me suis bien gardée de porter un jugement sur les personnes qui pensaient avoir reçu un sort au cours de leur vie, ou qui connaissaient des personnes envoûtées. En écoutant les témoignages, je me suis juste assurée que les pratiques n'étaient pas dangereuses. Quand on me disait, "cette personne est dangereuse, " je laissais dire, parfois je laissais supposer d'autres explications. Mon travail a été d'écouter les gens parler.  

Revenons sur votre métier de conteuse. Si les fables ont des morales, les contes émerveillent, effrayent ou amusent.  Y a-t-il des histoires pour enfants et d'autres pour adultes ?

Jadis les enfants et les adultes étaient regroupés dans une même pièce et écoutaient ensemble l' histoire quel que soit le sujet. Le statut de l'enfant n'était pas ménagé. Chacun interprète en fonction de sa maturité et les réactions sont parfois étonnantes. Je me souviens être allée dans une classe où un enfant autiste de six ans était présent. Les éducateurs m'avaient prévenue que ce petit garçon ne supportait aucun contact physique, qu'il n'était touché par personne et ne touchait personne. Je racontais l'histoire d'un arbre qui avait changé d'endroits. L'enfant errait dans la pièce puis, au milieu de ma lecture, il est venu s'asseoir près de moi.  Je me suis interrompue un instant et j'ai repris le texte de l'histoire. Il a pris ma main et l'a posée sur sa tête. Les éducateurs et le personnel médical présents ont été déroutés. Je crois que cet enfant écoutait sinon il ne serait jamais venu. Il s'était avancé pour être touché par quelqu'un.  

Y a-t-il des contes qui attirent davantage le public, comme les jeteurs de sort ou le diable, dont on sait qu'il est la personnification du mal ?

J'ai raconté il y a quelques temps l'histoire d'un personnage médiéval, Robert le Diable conçu par l'aide du diable justement. Sa mère, désespérée de ne pouvoir avoir d'enfant, lui adressait ses prières. Il accepta de lui donner un fils. Toute sa vie ce personnage d'une violence incroyable, a volé, violé et assassiné. Posant la question à sa mère sur ses origines, et anéanti par la découverte des conditions de sa naissance, il finit par être conduit auprès du Pape, à faire pénitence et à se retirer du monde. Cette histoire d'amour, de mort et de repentance a fasciné le public. Je reste d'ailleurs souvent auprès des gens après l'histoire. Ils peuvent parfois être bouleversés.  

Pour ceux qui en douteraient encore, le patrimoine mythique et légendaire des diverses régions de France est colossal. Anne Marchand en a apporté la preuve dans son livre, légendes, croyances, traditions et curiosités de Seine-Maritime. 

 

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